La Guerre Tombée du Ciel

Auvergne-Rhône-Alpes

seconde Guerre mondiale

Virtuti Militari

La carrière de Wladislaw Jan Potocki

Né le 9 juin 1919 à Cracovie, il intègre l’école des cadets de l’aviation de Deblin (14e promotion). Le déclenchement de la guerre ne permet pas de mener la formation à son terme et Wladyslaw quitte son pays quelques jours avant la défaite pour fuir en France via la Roumanie. Il parvient à Paris à la mi-novembre puis est dirigé vers Lyon où il rejoint des centaines de ses compatriotes dans l’attente d’une évaluation et d’une orientation par les autorités militaires françaises. C’est dans le froid et l’humidité du fort de Bron qu’il obtient la possibilité de rejoindre l’Angleterre, intégré à la RAF Volunteer Reserve. Il franchit la Manche en février 1940. Les autorités britanniques reprennent sa formation et lui attribue le matricule P-1856.

Ayant obtenu le grade de Flying Lieutenant en novembre 1941, breveté pilote de chasse, Potocki rejoint le squadron 306 de la RAF (City of Torun, 306 Dywizjon Myśliwski „Toruński”) basé à Church Stanton en décembre. 

306 Squadron RAF « Torunski »

Tout d’abord doté de Spitfire (modèle VB et IX), le 306 perçoit le North American Mustang III

(version anglaise du P51B doté de la verrière type « Malcolm Hood »). 

A l’approche du Débarquement le « 306 » ainsi que les squadrons 302, 308, 315 et 317 (autres formations polonaises servant dans la RAF) sont intégrés à la 2nd Tactical Air Force. Leur mission est le soutien des troupes alliées dans la bataille de Normandie. Le Mustang est ainsi utilisé en chasseur bombardier emportant sous chaque aile une bombe de 227 kg. Les missions s’égrènent tant pour du « close air support » (attaque au sol d’appui) que pour des attaques en profondeur sur des cibles ayant un rapport avec la logistique de l’ennemi. 
C’est durant cette phase que le F/Lt Potocki va vivre une mission de la plus grande intensité dont l’étude révèle toutes les qualités des pilotes polonais et de leur monture. 

 

 

Vendredi 23 juin 1944 / Verneuil-sur-Avre (Eure) / 11h50

Partis 40 minutes plus tôt de la base d’Homsley South (Hampshire), 12 Mustang III du 306 Sqn. arrivent en vue de leur objectif : la gare de Verneuil-sur-Avre, élément logistique important du dispositif allemand engagé dans la bataille de Normandie. Le groupe de chasseurs-bombardiers anglais se compose de 3 sections de 4 appareils identifiées par les indicatifs « Red », « Yellow » et « Blue ». Les deux premières sont chargées de traiter la cible et emportent des bombes alors que la première se charge de les protéger. La tâche est facilitée par la météo clémente et la quasi-absence de nuages. La visibilité maximale pourra prévenir de toute arrivée importune. 
Prenant de l’altitude en se plaçant à 8 000 pieds la section « Blue » menée par le F/Lt Potocki laisse les deux autres plonger sur la cible. Il est pratiquement midi lorsque les explosifs ravagent les voies ferrées. Au même moment, venant du sud, une trentaine d’appareils ennemis selon les témoignages des acteurs polonais (dans les faits, selon les archives des unités de la Luftwaffe, ils sont 26) surgissent et prennent à partie les Mustang. Les monomoteurs germaniques sont 14 Bf 109G-6 du III./JG 3 (basés à Francheville (Eure)) et 12 Fw 190A-8 du II./JG 26 (Guyancourt (Yvelines)).

Mustang III FB168 UZ-H Fl/Lt. Potocki 306 sqn. RAF - 23 juin 1944

La section « Blue » est la première à faire face, bientôt rejoint par les deux autres dont les avions débarrassés de leurs bombes sont désormais plus légers et aptes à relever le défi. Les deux formations se croisent à plus de 800km/h et engagent le combat qui semble largement défavorable aux pilotes d’Outre-Manche en raison de la disproportion des forces. 
Wladyslaw Jan Potocki, après un virage serré, se retrouve sur l’arrière de 4 Bf 109. Se rapprochant il tire une longue rafale sur l’appareil fermant la marche. Ce dernier reçoit de plein fouet un déluge de plomb, perd de nombreuses pièces de fuselage, se retourne et s’abat brutalement vers le sol. Le polonais prend juste le temps de constater le crash de son adversaire puis s’aperçoit de la présence de 5 chasseurs dans sa queue. Il vire brutalement sur sa droite (« starboard ») et tente de semer ses adversaires dans une série de cercles serrés. En effet le Mustang est supérieur au Messerschmitt dans ce type de figure. Après 5 manœuvres concentriques le F/Lt Potocki se retrouve à son tour en position de tir sur un appareil. Le scénario se répète : une longue rafale et la proie prend feu et s’écrase. Mais les équipiers du vaincu sont désormais en bonne position pour le venger. Les balles fusent autour du North American et finissent par l’atteindre. Les commandes de profondeur durement touchées, l’appareil se cabre et le pilote perd un temps le contrôle. Ajustant au plus vite les commandes de « trim » (compensateur aérodynamique) Potocki retrouve la possibilité de manœuvrer. Il est de nouveau la cible de 3 ennemis et cette fois le moteur est touché. Une fuite de glycol laisse un large panache blanc s’échapper. Croyant sans doute avoir détruit leur adversaire, les chasseurs à croix noires s’écartent et partent à la recherche d’une autre cible. Le Mustang, bien que sévèrement endommagé, en profite pour fuir vers l’ouest au ras du sol. Finalement, à la limite de la panne et de moins en moins manœuvrable, après avoir franchi la ligne de front, l’appareil se pose sur « l’Emergency Landing Strip B4 » (ELS B4) à Bény-sur-Mer (Calvados, au nord de Caen). Ce sera son dernier vol puisque la valeureuse monture est rapidement qualifiée d’irréparable …

Extrait de la cinémitrailleuse du Mustang du F/L Potocki (23/06/44) (source: Imperial War Museum)

Durant ce temps, en fait très court puisque les événements rapportés ne durent pas plus de 10 minutes, le reste des combattants s’affrontent. Ce qui s’annonçait fort mal pour les Polonais se transforme en une victoire tactique : 6 victoires en faveur de la RAF / 4 pour la Luftwaffe. Contre toute attente les qualités du Mustang et de leurs pilotes ont renversé la vapeur et fait mentir les paris. Le « 306 » perd son squadron leader (J. Marciniak) qui décède dans le crash de son engin et trois de ses équipiers parviennent à utiliser leur parachute (2 prisonniers : les F/L R. Budrewicz et E. Tomanek (prisonniers) et le F/S K. Michalkiewicz (récupéré par la Résistance)). Du côté de leurs adversaires la note est rude pour le JG 3 qui perd 6 Bf 109 et 3 pilotes.

 

Unité      Lieu                                    Appareil            WkNr.    Couleur code    Immat.    Pilote                                   Etat
6./JG3    Bernay (alentours) (27)    Bf 109G-6          412519     jaune                  14 + –       Uffz. Giese, Walter             blessé

                                                      (se pose sur le ventre)
7./JG3    Verneuil-sur-Avre (27)     Bf 109G-6 (D)        -                 -                         -           Uffz. Wehmeier, Franz      décédé
8./JG3    Le-Chatellier (27)              Bf 109G-6 (D)    163963    noir                      3 + I        Uffz. Riessbeck, Paul        décédé
8./JG3    Gouville (27)                     Bf 109G-6 (D)    165209    noir                     6 + I          Ofhr. Ilgen, Werner           parachute, décédé
9./JG3    Verneuil (27)                     Bf 109G-6 (D)     412550    jaune                   1 + I         Uffz. Keck, Hermann       parachute,blessé
9./JG3    Verneuil-sur-Avre (27)     Bf 109G-6 (D)    412577    jaune                  11 + I        Uffz. Ditzel, Elmar            parachute,blessé

Le F/L Potocki étudiant les images issues de sa cinémitrailleuse.

Bf 109G-6, WkNr. 412519, "jaune" 14+-, 6./JG 3, Uffz. Walter Giese - 23 juin 1944

Notons toutefois que le JG 26 n’en sort pas indemne. En effet dans la poursuite de leurs adversaires qui partent vers l’ouest en franchissant la ligne de front, les chasseurs allemands rencontrent des fortunes diverses. Ainsi l’Hptm. Johannes Naumann du Stab. II/JG 26 (Fw 190A-8 fait les frais du manque de discernement de la Flak alors qu’il colle un Mustang. Au sud-ouest de Caen il est copieusement arrosé par des projectiles de tous calibres qui pour certains font mouche. Devant abandonner son appareil, il saute en parachute et se pose, légèrement blessé dans ses lignes… 

 

Du côté des pilotes victorieux, outre les 2 « claims » de Potocki, on assiste à ce qui conclut souvent les combats de cette époque : plus de revendications et d’attributions que d’avions réellement descendus. Les Polonais se voient crédités de 7 victoires (4 BF 109 et 3 Fw 190) et les Allemands en obtiennent 5

(3 pour le JG 3 et 2 pour le JG 26). Ne cherchons nullement de tricherie dans ce genre de décompte. Il n’est pas évident, même après lecture des cinémitrailleuses, de savoir s’il s’agit d’un appareil « tiré » deux fois ou si les dégâts objectivement observés ont abouti à la destruction de la cible.

 

Ce combat permet de tirer d’intéressantes observations :
-    La supériorité numérique n’est pas synonyme de victoire assurée,
-    La qualité manœuvrière des pilotes permet de combler l’inégalité des effectifs engagés,
-    A partir de 1943, et dans une plus grande mesure en 1944, la supériorité technique voire technologique des appareils alliés est avérée. Si la rivalité en matière de motorisation ne permet pas encore de désigner un camp plus que l’autre, les études en aérodynamisme et les nouvelles conceptions de profils d’ailes en provenance d’outre-Atlantique donne un avantage certain aux appareils américains. Le Bf 109G est l’évolution d’un appareil existant depuis le milieu des années 30. Tout en restant un adversaire sérieux, il n’est plus le chasseur surclassant tout autre appareil comme ce fut le cas en 1940 dans sa version « E ». Quant au Fw 190A-8 qui suscite autant l’admiration que la crainte des pilotes alliés, il n’est pas aussi agile que le Mustang III ou le Spitfire IX. 

 

Wladyslaw Jan « Spud » Potocki, après ce combat de grande intensité, retrouve son unité et continue la guerre jusqu’à son terme. En avril 1945 il devient Squadron leader du sqn. 315, autre « Polish Flight ». 

 

A la fin du conflit, il ne retourne pas dans son pays et devient pilote d’essai dans la RAF en 1948. Il fait partie de ceux qui mettent au point la propulsion à réacteur, désormais maitresse du ciel. 
En 1958, il part pour le Canada est devient directeur d’essai de l’avion CF-105 ARROW.

Wladyslaw Jan Potocki devant le "Arrow", au centre avec un bonnet

Wladyslaw Jan Potocki après un vol

sur le CF-105

En 1960 il part pour les États-Unis et devient pilote d’essai pour North American-Rockwell dans le cadre du programme Apollo. C’est au cours d’un vol qui tourne mal qu’un accident survient. Ayant perdu l’œil droit, il ne peut plus piloter et arrête sa carrière d’aviateur. 

Il se reconvertit dans l’hôtellerie et tient un établissement avec son épouse à Columbus (Ohio) où il décède en 1996. 

 

Palmarès durant la seconde guerre mondiale

Victoires
Certaines :
•    1 He 111-18 mai 1944 (Mustang III) (compte pour ¼)
•    2 Bf 109 - 7 juin 1944 (Mustang III, UZ-D, FZ196)
•    1 Fw 190-17 juin 1944 (Mustang III) (compte pour ½)
•    2 Bf 109-23 juin 1944 (Mustang III, UZ-H, FB168)
Probables :
•    Fw 190 - 24 octobre 1943 (Spitfire V, UZ- [?], AB212)


Décorations

•    Croix d' argent de l'ordre de Virtuti Militari (plus haute distinction militaire polonaise)

•     Croix de la vaillance - trois citations (Krzyż Walecznych - médaille polonaise attribuée pour acte de bravoure au combat)
•     Médaille de l'air - quatre citations (Medal Lotniczy - médaille polonaise pour le mérite aéronautique)
•    British Distinguished Flying Cross (médaille britannique de la RAF pour le courage, la valeur et la persévérance)