La Guerre Tombée du Ciel

Auvergne-Rhône-Alpes

seconde Guerre mondiale

Des femmes en guerre: les agentes secrètes

Au cours de la Seconde Guerre Mondiale nombreuses sont les femmes qui prennent part au combat en s’engageant dans l’Armée dans un premier temps, puis, après la défaite, en intégrant la Résistance.

 

Le vrai rôle des femmes pendant la seconde Guerre mondiale

Depuis quelques d’années des chercheurs s’intéressent au rôle des femmes pendant les Première et Seconde Guerre Mondiales. Leur participation à l’effort de guerre leur ont permis de prouver qu’elles peuvent assumer presque seules le quotidien à l’arrière et a offert pour certaines un accès à des fonctions habituellement inaccessibles en temps de paix. Tandis que les hommes combattent au front leurs épouses et leurs filles assument en effet leur métier dans le civil et les remplacent aux champs, dans les usines d’armement et dans les boutiques. Dans les années 1940 des jeunes femmes qui veulent servir leur pays au même titre que les hommes se font enrôler comme infirmières pour soigner les soldats blessés ou pour soutenir les populations des régions envahies. En Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis, ces femmes sont auxiliaires de l’Armée; celles-ci préparent les canons pour la défense anti-aérienne, celles-là pilotent des avions civils ou des chars, d'autres encore conduisent des ambulances. Elles sont également auxiliaires en Allemagne lorsque l’on vient à manquer de soldats mais la doctrine nazie interdit - du moins officiellement - qu’elles actionnent des armes. En Union Soviétique elles s’engagent dans l’Armée et certaines sont envoyées sur le front comme pilotes – au sein de l’Unité des « Sorcières de la nuit »- ou sont employées comme snipers –Svetlana Alexievitch dans son ouvrage La guerre n’a pas un visage de femme raconte l’engagement des femmes russes et l’histoire de celles qui sont envoyées au front.

Dans plusieurs pays d’Europe, Pologne, Italie, Yougoslavie et bien sûr en France, quelques-unes luttent dans l’ombre: les résistantes et les « agentes secrètes ».  

 

Des femmes recrutées, formées et envoyées en territoire ennemi par les services secrets

Lors de nos recherches nous avons rencontré plusieurs noms de résistantes qui ont œuvré dans notre région. C’est le cas par exemple de Madeleine Fourcade, du réseau Alliance, une des rares femmes à avoir dirigé un réseau en France. Il y a aussi des femmes moins connues mais qui mériteraient de sortir de l’ombre : les agents féminins parachutés en territoire ennemi, françaises ou britanniques, travaillant pour les services secrets anglais -Special Operative Executive (SOE) / Secret Intelligence Service – (SIS ou MI6)-, ou français -Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA). Il faut attendre avril 1942 pour que des femmes soient recrutées et envoyées en opération par ces services ; on a alors besoin de plus d’agents sur le terrain et particulièrement d’opérateurs-radios pour la liaison indispensable entre les groupes de résistants, traqués sans relâche par les services secrets de l’Abwehr et de la Gestapo, et Londres, puis bientôt Alger. Ces femmes recrutées reçoivent comme leurs homologues masculins une formation dispensée en Angleterre par la Royal Air Force (RAF) durant plusieurs mois : elles s’initient au morse, sautent en parachutent, apprennent à reconnaître le grade des officiers allemands et de la Gestapo. Elles sont opératrices-radio, agents de liaison et de renseignement.

Nous avons choisi de vous présenter quelques-unes de ces femmes arrivées en France par les airs en 1943 et 1944. Depuis novembre 1942, le pays est totalement occupé : les vols et les parachutages clandestins se font au clair de lune afin de limiter les risques d’interception par les Allemands, la Gestapo ou les Miliciens.

 

 

Denise LAMIRAULT alias « Panthère »  / réseau Jade Fitzroy – MI6 puis BCRA

Une cheffe de réseau

« C’est une belle femme brune aux yeux bleus. Dans son visage, on lit l’intelligence, la volonté », Pierre Hentic, co-fondateur du réseau Jade-Fitzroy, à propos de Denise Lamirault

 

Plusieurs centaines d’agents sont membres du réseau Jade-Fitzroy en 1943 : 708 d’après Alya Aglan qui s’est penchée sur le sujet. Jade-Fitzroy est un réseau de renseignement militaire et d’espionnage des activités de l’armée allemande. Denise est l’épouse de l’un des deux fondateurs du réseau, le jeune Claude Lamirault, âgé de 22 ans en 1940. Il s’enfuit à Londres en octobre de la même année et crée un réseau de résistance dépendant du Secret Intelligence Service (SIS) ou MI6 anglais. Ce réseau passera sous la responsabilité du BCRA français en juillet 1944. Son fondateur recrute d’abord ses proches, notamment sa femme Denise alias « Panthère » en janvier 1941, et le frère de celle-ci.

Dans Agent de l’ombre : mémoires 1941-1945, Pierre Hentic raconte la visite inopinée que lui fait Denise Lamirault en janvier 1941 et en fait une courte description : « C’est une belle femme brune aux yeux bleus. Dans son visage, on lit l’intelligence, la volonté ». Elle est venue le voir de la part de son mari dont il est une connaissance, afin de tester ses opinions avant de le recruter.

Le réseau connaît ses premiers déboires au printemps 1942, période à laquelle le frère de Denise est arrêté. Elle aussi est appréhendée et écrouée à la prison de Bourges sous son nom de jeune fille : elle a en effet tenté d’aider des membres du réseau à passer la ligne de Démarcation mais ils se sont tous fait prendre ; toutefois les Allemands ne trouvent rien de compromettant la concernant et la relâchent au bout de huit jours, sans faire le rapprochement entre elle et l’avis de recherche lancé par la Gestapo de Paris contre une certaine « Madame Lamirault » ! Elle réussit peu après à passer en zone libre et à rejoindre son époux à Lyon. Elle part ensuite pour Gibraltar à bord d’une petite embarcation avant de rallier le Royaume-Uni. Complètement novice en la matière elle devient alors opératrice-radio après un long stage au sein des installations de la Royal Air Force. Tandis qu’elle termine sa formation son mari Claude est parachuté en Savoie la nuit du 14 au 15 mars 1943 au cours de l’opération baptisée « Iris-Gudgeon 2 ».

Puis elle-même est parachutée la nuit du 11 au 12 avril 1943 près de Bourg-en-Bresse (Ain) dans le cadre de l’opération « Lupin – Pimento » ainsi que le mentionne le rapport de mission du squadron 161 de la RAF. Le 11 au soir un avion Halifax décolle à 21h42 de la base de Tempsford (Bedfordshire). Il transporte à son bord, outre l’équipage du Commandant Pickhard, plusieurs agents qui se préparent à sauter. Le vol se déroule sans histoire. L’appareil survole Tangmere puis franchit les côtes françaises au-dessus de Cabourg et la Loire fait ensuite office de point de repère ; il passe au-dessus de Nevers et rejoint Mâcon, puis Bourg. Il atteint la cible « Lupin » à 1hh11 : Denise Lamirault est parachutée à une altitude de 800 pieds – soit moins de 250 mètres - et atterrit sur la Drop Zone de Viriat (Ain). L’avion poursuivra ensuite sa mission vers Mézériat et Perrex (deux communes de l’Ain) avant d’effectuer son vol de retour vers Tempsford où il atterrira à 5h33. Denise est maintenant en France, elle va pouvoir se consacrer à sa mission : s’occuper de la partie administrative du réseau qui se reforme et superviser les transmissions radio, qu’elle effectue parfois elle-même comme simple opératrice.

Le réseau est par ailleurs bien implanté au cœur de Paris : dès février 1943, sa centrale de transmission se trouve dans le treizième arrondissement de la Capitale. Mais les soldats de « l’Armée de l’ombre » sont traqués : Claude est arrêté le 15 décembre 1943 après avoir abattu un policier qui le poursuivait à la station de métro Richelieu-Drouot. Après interrogatoire, il est déporté à Dachau d’où il ne reviendra qu’au printemps 1945. Plusieurs chefs du réseau sont également appréhendés. Denise prend alors la direction de Jade-Fitzroy: elle tente de rassembler les membres restant et de continuer le travail de renseignement pour le compte du Commandement allié. Elle est arrêtée alors qu’elle est en train de transmettre elle-même un message à Londres le 22 avril 1944. Elle est déportée en Allemagne d’où elle revient le 27 mai 1945.

 

Le document intitulé Recommandation for an award, conservé par le National Archives et attestant de sa qualité de résistante, retrace son parcours. Elle a le rang de commandant et le statut d’« Auxiliary Territorial Service » du corps féminin de l’Armée française - le réseau étant supervisé par le BCRA français dès l’été 1944. Elle est recommandée pour être citée à  l’Ordre de l’Empire britannique.

 

 

Gilberte CHAMPION / réseau Jade Fitzroy – MI6 puis BCRA

Une résistante à toute épreuve

1913 (Paris) – 18 novembre 2020 à l'âge de 107 ans

 

Agée de vingt-huit ans en 1941, Gilberte Champion est l’une des premières recrues du réseau de résistance Jade-Fitzroy, réseau du MI6 britannique opérant en France. Elle se rend bientôt en Angleterre pour suivre la formation dispensée par la RAF avant d’être parachutée en France comme opératrice-radio le 15 janvier 1943. Ce soir-là, à 20h20 précises, un avion Halifax du 161thsquadron décolle de Tangmere -base de la RAF dans le Comté du West Sussex- pour la mission « Buttercup* / Perch 15 ». Commandé et piloté par l’officier Cresswell, assisté de six autres membres d’équipage, l’engin transporte quatre containers, trois paquets, douze pigeons, des tracts et deux personnes. Le rapport de mission ne mentionne jamais le nom des passagers, mais nous savons par ailleurs qu’il s’agit de deux agents: Gilberte Champion du réseau Jade-Fitzroy et un certain Pierre Gambs. Le vol se déroule normalement et l’avion franchit les côtes françaises au-dessus de Cabourg à 21h30, à une altitude de 2000 pieds. A 23h16, l’appareil atteint sans encombre sa première cible « Buttercup », au-dessus de la commune de Servas à 5,5 kilomètres au sud-ouest de Bourg-en-Bresse (Ain). A 23h16, les deux passagers et un paquet –probablement le matériel radio de Gilberte - sont parachutés à 700 pieds d’altitude au-dessus de la Drop Zone. Alors que l’avion poursuit son vol vers Misérieux (Ain) pour l’opération « Perch 15 », Gilberte et son acolyte atterrissent en territoire ennemi où ils sont accueillis par un groupe de résistants formant un comité de réception, chargé d’organiser l’opération en liaison avec Londres. Pendant ce temps les pigeons sont largués depuis le Halifax entre Villefranche-sur-Saône (Rhône) et Mâcon (Saône-et-Loire) à 23h30 ; la Drop zone de Misérieux, où les autres colis et paquets sont largués, est atteinte à 23h59. L’avion rejoindra ensuite la base de Tangmere à 3h14 en ayant réussi sa mission. Gilberte va désormais pouvoir œuvrer comme opératrice-radio pour le réseau en France. Elle remplit son rôle pendant presque trois mois mais les choses vont mal tourner.

Le mari de Gilberte, Emile alias « Parrain », qui est également un agent au sein de ce même réseau  et l’adjoint de Pierre Hentic, est agent P2 de mai 1941 au 26 avril 1943 date à laquelle il est évacué en Angleterre (Les agents « P2 » de la résistance française sont permanents, ont abandonné leur activité professionnelle et vivent sous une fausse identité). Peu avant son départ, le 11 avril 1943, Gilberte a été arrêtée par la Gestapo de Lyon et se fait interroger par Klaus Barbie, le «boucher de Lyon ». Malgré la torture elle réussit à ne rien divulguer, pas même sa véritable identité et ce durant plusieurs mois. Elle racontera plusieurs années après comment le sinistre Klaus Barbie a essayé de la terroriser pour la faire parler, notamment en abattant de sang froid un détenu Juif de la cellule contigüe à la sienne… Elle sera ensuite déportée notamment à Ravensbrück, le camp réservé aux femmes, d’où elle reviendra en vie après la fin de la guerre.

 

*Les missions peuvent porter le nom d’un agent, d’un réseau, ou bien d’un objet… Ici, la mission porte le nom poétique d’une fleur, « Buttercup » qui signifie « Bouton d’Or » ; c’est souvent le cas pour les opérations impliquant des agents de Jade-Fitzroy -« Iris », « Lupin »- et qui comprend lui-même le nom d’une fleur dans son nom, « Jade » !

 

Décoration attribuée à Gilberte Champion : Grand Croix de la Légion d’honneur en 2008.

Elle témoigne dans l’ouvrage de Alya Aglan, intitulé Mémoires résistantes, 1994.

 

 

Jacqueline NEARNE alias Designer pseudo : Josette Norville ou Françoise Desjardins / réseau Stationer - SOE

Du métier au rôle d’agent secret !

1916 (Brighton)-1982 (Londres)

Cahier du cinéphile du 1er juin 1948 ; à la une : une photo de Jacqueline Nearne jouant son propre rôle de radio-opératrice dans le film School for danger, sorti en 1947, Maintenant, on peut le dire dans sa version française

 

Jacqueline Nearne est née en 1916 en Angleterre, d’un père britannique et d’une mère espagnole. La famille vient s’installer en France en 1923 mais retourne en territoire britannique après la défaite française de juin 1940.

En 1942, âgée alors de vingt-six ans, elle décide de s’enrôler dans la « First Aid Nursing Yeomanry » -qui s’appelle aujourd’hui « the Princess Royal’s Volunteer Corps »- où elle apprend à conduire des camions et des voitures pour effectuer des missions de transport militaire. Comme elle parle très bien français, le SOE section F (section Française) la recrute ; son alias est « Designer ». Avant d’être envoyée sur le terrain, elle est employée comme courrier ; elle est également formée aux transmissions radio dès le milieu de l’année 1942. Comme les hommes, elle apprend le maniement des armes et le Silent killingà l’arme blanche. Elle est l’une des premières femmes, avec une certaine Odette Sansom résistante d’origine française, à intégrer l’Ecole de parachutage de la RAF où s’entraînent les agents destinés à être largués en territoire ennemi.

Son combat, ainsi que celui de sa sœur également agent du SOE, a été raconté dans un ouvrage Sisters, secrets and sacrifice : the true story of WWII special agents Eileen and Jacqueline Nearne écrit par Susan Ottaway en 2013. Vous pouvez lire l’interview de Susan Ottaway concernant les deux sœurs Nearne sur le site du National Geographic http://news.nationalgeographic.com/2014/11/141119-special-operations-executive-soe-world-war-women-ngbooktalk/

Leur frère plus âgé, d’abord enrôlé dans la RAF, est également membre du SOE.

Une anecdote : on la surnomme « Jackie red socks » : pour éviter que les Allemands ne devinent où ont été fabriquées ses chaussettes dans l’éventualité d’une capture, elle se tricote elle-même une paire rouge avant son saut en parachute.

Le soir du 25 janvier 1943, un Halifax du 161th squadron de la RAF décolle à 22h03 pour l’opération « Crab 12 – Stationer/Designer » et franchit les côtes françaises de Cabourg à 23h14 alors qu’il vole à 2000 pieds. Il suit la Loire et survole Blois, Tours avant d’atteindre Givors (Rhône). Il se dirige vers sa première cible qui est Longes, non loin de là, et largue six containers et des tracts à 1h25. Il rejoint ensuite la commune de Bresle (Haute-Loire) pour le parachutage de deux agents dont Jacqueline et d’un paquet à une altitude de 800 pieds. L’avion rentrera à Tempsford à 5h28. Les deux agents sont parachutés « Blind » qui signifie « à l’aveugle » : aucun comité de réception ne se tient prêt à les accueillir et ils doivent donc s’orienter seuls au clair de lune. Jacqueline Nearne peut désormais s’atteler à sa mission depuis Clermont-Ferrand, qu’elle rallie après son atterrissage : elle est courrier du réseau Stationer crée par Maurice Southgate alias Hector et opérant dans le Centre de la France. Elle est aussi agent de liaison entre les différents réseaux du SOE en France et elle est parfois amenée à organiser certains comités de réception pour d’autres agents parachutés ou déposés sur le sol français. Elle aura la chance de ne pas être capturée contrairement à sa sœur qui tombera aux mains de la Gestapo et se fera torturer à Paris. Elle retourne en Angleterre à bord d’un Lysander depuis Châteauroux en avril 1944 après quinze mois d’action de résistance en France.

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jacqueline Nearne recevra deux récompenses pour son action pendant la Seconde Guerre mondiale: l’une du Royaume-Uni en 1945 ; elle est citée à l’Ordre de l’Empire britannique ; l’autre de la France : elle reçoit la Croix de guerre.

En 1947, actrice de son propre rôle, on la retrouve dans le film "School for danger" sous les traits de « Cat » dans un film produit par la RAF racontant la formation des agents secrets et leur envoi sur le terrain durant la guerre. Peu de temps après, ce film est paru en France sous le titre "Maintenant on peut le dire". Ci-contre la couverture de "Cahier du cinéphile" du 1er juin 1948 avec Jacqueline Nearne en opératrice-radio. 

Ce film est un formidable témoignage du travail des agents secrets mais aussi de toute l’organisation des Special Duties ou « opérations spéciales » : sont reconstitués entre autres la préparation des avions, des containers et des paquets qui seront parachutés en même temps que les agents, les salles de commandement chargé de la coordination des ces opérations et les hommes et femmes y travaillant.